Questions de lecteurs : Où il va, le livre, après ?

La Question Du Lecteur

La Question

 

Question n°55 de Syllo Gomane, 55 ans

Où il va, le livre, après ? 

La Réponse

Mais après quoi exactement ?

Depuis la nuit des temps (si, si…) il existe un furieux combat entre le bibliothécaire et l’usager. Peut-être n’en avez vous jamais entendu parler, je vais donc me faire un plaisir de vous éclairer, pour que vous puissiez, à votre tour, prendre les armes.

Le lecteur (vous) venant d’apprendre que son bibliothécaire Charles pilonnait les documents.

Les français ont un rapport assez privilégié avec les livres qu’ils considèrent presque comme des objets saints. Mais même plus largement : une bonne douzaine de pays ont instauré le prix unique du livre, preuve si il en est que l’on souhaite soutenir le marché du livre.

Quelques idées reçues, en vrac :

  • Si on jette des livres, n’est-ce pas pour privilégier la télé et ses émissions crétines ?
  • Les livres rendent intelligent.
  • Un homme ou une femme avec un livre, n’a t-il pas ce petit coté sexy/intelligent/cultivé qui ferait craquer n’importe qui ?
  • Les dinosaures ne lisaient pas, on a bien vu ce qu’il s’est passé. 
  • Et puis, ne sont-ce pas les dictateurs qui réalisent des autodafés ?
André, apprenti bibliothécaire-dictateur, préparant son barbecue.

Alors attention aux âmes sensibles, dans cet article, on va associer les mots livre et poubelle. Vous voilà prévenu.

Je crois que pour que vous compreniez bien tous les enjeux, il faut que je vous raconte la merveilleuse histoire du circuit du livre en bibliothèque… Attention, générique !

Tout commence par ce que les bibliothécaires appellent “l’acquisition”, c’est à dire l’achat d’un document auprès d’une librairie ou d’un autre fournisseur.

-> Une fois le document livré, commence pour lui toute une série d’aventures : il est tout d’abord catalogué : cela signifie qu’une fiche est créée spécialement pour lui dans l’ordinateur. Cette fiche va renseigner son ptit nom, son poids, son âge, sa taille, l’identité de ses parents…

-> Puis on l’exemplarise : on lui trouve un logement – un adresse – dans la bibliothèque. (Ex. Dans le placard sous l’escalier) Son adresse est placée sur son dos et s’appelle la “cote”.

Le travail numérique achevé, il est temps de passer au travail… physique…

-> L’estampillage, c’est lorsque les bibliothécaires mettent un coup de tampon sur leurs documents. C’est comme une puce/un tatouage sur votre animal de compagnie : le bibliothécaire signifie -> Ce document appartient à NOTRE bibliothèque.

René, votre bibliothécaire spécialisé dans l’estampillage

-> Puis il passe à l’équipement : il va être choyé, recollé, couvert, protégé, rigidifié, étiqueté…

-> Le document sera par la suite mis en rayon pour que des lecteurs avisés découvrent sa beauté intérieure.

Le temps passe… et arrive ce qui doit arriver : notre livre vieillit.

Ses pages jaunissent, se déchirent, sa couverture se corne, la colle se craquelle, on peut retrouver les restes des petits-déjeuners de mme Groinfreau des pages 20 à 45…

Il y a alors plusieurs solutions :

  • On l’envoie à l’hôpital où des chirurgiens pourront peut-être nous le retaper et lui rendre un nouvelle jeunesse.
  • On l’envoie en maison de retraite, avec l’accord du Maire de la ville – car n’oublions pas qu’il s’agit d’un bien public, où il coulera encore quelques jours heureux auprès d’un autre public : une association par exemple ou un autre service de la ville (centre de loisir, école…)
  • On en fait de la récup’ (livres hérissons, sapin de noël, cale meuble…) 
La récup’ pour Ichimaru, bibliothécaire en période post-apo.
  • On l’envoie au cimetière des livres oubliés (le pilon = la poubelle).

MAIS POURQUOI FAITES-VOUS CA ? C’EST MAAAAAL DE JETER DES LIVRES ! VOUS SEREZ MAUDITS SUR MILLE GENERATIONS !” devez-vous vous écrier, indigné et en capslock.

Répond votre bibliothécaire

Et bien il y a de nombreuses raisons de se débarrasser d’un document. Les bibliothécaires se basent sur plusieurs critères qu’ils appellent : IOUPI. Loin d’être un cri de joie (vous avez déjà vu un bibliothécaire joyeux, vous ?), chaque lettre correspond en réalité à un critère bien spécifique.

I pour incorrect : le document contiendra des erreurs, des imprécisions ou pire, des fausses informations. Vous savez du genre : “Michael Jackson est toujours vivant sur une île”, “on peut scotcher les livres”, “la terre est ronde” (comment !? on m’aurait menti ?!)…

O pour ordinaire : ce document là, on en a mille à la bibliothèque. Il est vraiment trop superficiel et pas franchement génial. Et les bibliothécaires, eux, ils aiment ce qu’il y a dans la tête des livres, pas (que) leur physique.

U pour usé : Je vous ai déjà raconté l’histoire de ce lecteur qui avait éternué en lisant ? (Pssst, c’est par ici)

P pour périmé : Quoi ? l’Alsace n’appartient plus à l’Allemagne ? Fichtre ! Mais rassurez-moi, la Lettonie fait toujours partie de l’URSS ?

I inadéquat : Un recueil pour améliorer votre pingouin courant par exemple, alors que soyons honnête : aucun pingouin ne fréquente votre bibliothèque… (Si c’est pas malheureux)

Il existe bien entendu d’autres critères pour compléter cette liste : le taux de rotation du document, le nombre de documents sur le même sujet que la bibliothèque possède déjà, l’intérêt du sujet (car malgré tout ce que l’on aura pu vous dire, tous les livres n’ont pas la même qualité de contenu)…

Mais pourquoi ne pas garder ces documents ?

Le lecteur en phase “dépression post-pilon”

Pour plusieurs raisons :

  • La première, vous l’avez vu dans les critères ci-dessus, c’est le IOUPI : zb, le livre est abîmé et l’envoyer se faire réparer coûterait plus cher que de recouvrir le plancher de feuilles d’or.
  • Ou encore, le livre contient de fausses informations. En général, les lecteurs cherchent des documents fiables.
  • Les bibliothécaires ne peuvent pas repousser les murs de leur établissement et des choix s’imposent : ils pourront garder les vieux livres mais vous ne pourrez alors plus avoir de nouveautés.
  • Le document n’intéresse personne. Il avait été relevé que les critères d’achat d’un livre étaient les suivants, dans l’ordre :
    • la couverture,
    • la quatrième de couverture (avec son résumé),
    • les avis des autres lecteurs.

On pourra dire ce que l’on veut, le principal critère de sélection pour le lecteur est bien le physique… Ainsi, il existe de fantastiques romans qui ne seront jamais empruntés car ils sont juste moches. C’est la sélection naturelle, m’voyez. (Heureusement qu’il existe des gens pour conseiller 😉 )

Ce livre finira à la poubelle parce que VOUS n’avez pas voulu l’emprunter. Mais à part ça, je ne voudrais pas vous faire culpabiliser. N’a-t-il pas l’air triste ? Cette façon de tourner doucement ces pages craquantes qui semble vous dire : “mais pourquoi n’as tu pas voulu de moi ?” Mais à part ça, vraiment, je ne voudrais pas vous faire culpabiliser.

Un livre est fait pour être lu et partagé, mais ne déprimez pas trop pour les autres : ils seront, pour la grande majorité, recyclés. Certes pas en livres, mais en tout un tas d’autres trucs sympa : papier ondulé, carton plat, papier hygiénique, papier journal…

Bref, c’est le cycle du livre…



Pour prolonger ce moment avec un article/témoignage très sérieux et fort en émotion, c'est par ici.

L'anecdote

Anecdote ma foi fort distrayante : Un jour, une dame (93 ans et toutes ses dents) vient me voir pour me proposer des dons. Méfiant (c'est qu'on est habitué par ici), je réponds que je ne prends que les livres récents. Réponse de ma petite grand-mère : "Oh, mais oui bien sur ! Mes livres sont neufs ! Ils appartenaient à ma mère !" Comportement à adopter : - Simuler un malaise
- Renverser "malencontreusement" son café sur son unité centrale
- Partir dans une explication philosophique du concept de "nouveauté", comparer votre bibliothèque à une super-nova, refourguer votre petite vieille à votre collègue le plus honni puis partir, tête haute vers votre bureau.
Hihn
bibliothécaire

Une question ? Une réponse ?

2 thoughts on “Questions de lecteurs : Où il va, le livre, après ?

  1. Bonsoir, je travaille en bib et votre article m’a bien fait rire… Combien de fois n’ai-je pas dit la même chose (y compris à certains de mes collègues !!!) Vous avez oublié une réflexion : “Mais pourquoi on les envoie pas en Afrique ?” (les trucs nazes et sales dont on ne veut plus chez nous…) 😉

    1. Bien entendu.
      Car tout le monde sait que les pauvres Africains adorent les livres de déco de 1975. Mais surtout les documentaires sur « Demain, je commence mon régime » du docteur Fétkommoi. Et qui sait, en grattant un peu les pages de certains bouquins, ils pourront peut-être même trouver de quoi faire un petit déjeuner… Non parce que on veut bien faire des dons hein. Mais que des trucs bien pourris si possible. (Haan ce site est totalement borderliiiiine).
      Plus sérieusement des dons à des associations pourquoi pas… mais respectez les gens qui recevront les documents et refilez pas tous les vieux trucs dont plus personne ne veut.
      Sinon parfois certains artistes récupèrent les rebus pour en faire de l’art. Mais si vous attendez un artiste pour commencer à désherber… 🙂

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *